Bilan 2024 de l’accidentologie industrielle : Quels enseignements pour la sécurité au travail ?
Le Bureau d’analyse des risques et pollutions industriels (BARPI) vient de publier son inventaire annuel des incidents et accidents technologiques survenus en 2024. Pour nous, spécialistes de la sécurité au travail, ce document constitue une mine d’informations précieuses pour identifier les risques émergents et renforcer nos pratiques préventives.
Comme chaque année, le Bureau d’analyse des risques et pollutions industriels publie l’inventaire des incidents et accidents technologiques survenus en 2024 en France.
Les chiffres clés de 2024
– 400 accidents et 829 incidents recensés dans les installations classées
– Aucun accident majeur Seveso pour la première fois depuis de nombreuses années
– 2 accidents mortels, tous deux liés à des travaux par point chaud
– 27% des accidents ont causé des blessures aux personnes
Cette stabilité apparente ne doit pas masquer des problématiques de fond qui concernent directement nos missions d’accompagnement en sécurité au travail.
Important : ce REX n’a pas vocation à désigner des responsabilités individuelles, mais à renforcer la culture de prévention.
Il rappelle que le danger n’est pas toujours visible, et que la mémoire industrielle des équipements doit être intégrée dans l’analyse des risques.
Un accident grave sur un bac pourtant « vide »
Le 26 septembre 2024, un accident mortel survient sur le site de la Raffinerie du Midi à Dijon, lors de travaux de maintenance réalisés sur un bac de stockage d’hydrocarbures pourtant vidé et mis à l’arrêt depuis plusieurs mois.
Une explosion se produit à l’intérieur du bac n°50, entraînant le décès d’un opérateur d’une entreprise de sous-traitance et causant d’importants dégâts matériels.
Cet évènement rappelle de manière brutale une réalité parfois sous-estimée dans l’industrie pétrochimique : un équipement à l’arrêt, vide ou anciennement exploité peut rester dangereux pendant de très longues années.
Présentation du site et du bac concerné
La société Raffinerie du Midi exploite ou participe à l’exploitation de 16 dépôts pétroliers en France.
Le site de Dijon (Longvic) fait partie des deux sites directement exploités par l’entreprise. Il comprend 8 bacs de stockage, pour une capacité totale d’environ 75 000 m³, destinés au stockage d’essences, de diesel et de fioul domestique.
L’accident est survenu dans le bac n°50, un bac cylindrique de 10 000 m³.
Historique du bac : construit en 1965, il avait initialement contenu de l’essence, il a été équipé d’un écran flottant en 2000, avant de passer en stockage de distillat (diesel/fioul) en 2010
Jusqu’alors utilisé pour le stockage de produits de catégorie C (fioul / diesel), ce bac faisait l’objet d’une maintenance décennale et d’un projet de réaffectation vers un stockage d’essence (catégorie B), autorisé depuis le 1er février 2024.
Contexte opérationnel du chantier
Les travaux sur le bac n°50 ont débuté en mai 2024, alors que le bac était vidé, isolé et consigné. L’intervention s’inscrivait dans le cadre de la maintenance décennale et du projet de changement d’affectation du produit stocké.
Travaux de chaudronnerie réalisés par une entreprise extérieure
Déconnexion complète du bac des autres installations
Consignation stricte avant toute opération
Organisation générale et suivi quotidien
L’organisation globale des travaux était définie au siège de l’exploitant, garantissant une planification centralisée et conforme aux exigences réglementaires. Sur le terrain, le suivi quotidien était assuré par l’équipe locale :
Délivrance des permis feu et permis de pénétrer
Coordination du chantier et gestion des accès
Contrôles réguliers des conditions de sécurité
Plan de prévention et encadrement
Un plan de prévention a été élaboré conjointement entre l’exploitant et l’entreprise sous-traitante, couvrant l’ensemble du chantier jusqu’en mars 2025. Ce plan précisait :
Les mesures de prévention des risques d’explosion et d’incendie
Les modalités de coordination entre les équipes
Les procédures d’intervention en cas d’incident
Le jour de l’accident : une situation en apparence maîtrisée
Le jeudi 26 septembre 2024, le reste du site fonctionne normalement.
Sur le bac n°50, les travaux reprennent vers 13h30, après la pause déjeuner.
Six opérateurs de l’entreprise de chaudronnerie sont alors à l’intérieur du bac :
quatre opérateurs réalisent des travaux de soudure sur le fond du bac ;
deux opérateurs interviennent sur l’écran flottant, afin d’ouvrir le dessus de caissons de flottaison.
Ces caissons, structures creuses, assurent la flottabilité de l’écran lorsqu’il est en service.
Le déclenchement de l’explosion
Vers 15h00, un bruit violent est entendu sur le site.
Une explosion vient de se produire à l’intérieur du bac, au niveau des travaux réalisés sur l’écran flottant.
L’enquête technique du BEA-RI établira que l’explosion s’est déclenchée dans le caisson n°21 de l’écran flottant, précisément au moment de sa découpe.
L’un des deux opérateurs présents sur l’écran flottant est mortellement touché.
L’écran flottant est fortement endommagé : plusieurs caissons sont éventrés, la tôle est déformée, et le bac devient inutilisable pour une longue période, entraînant une perte d’exploitation de plusieurs mois.
Analyse technique : une ATEX piégée depuis plus de dix ans
L’analyse du BEA-RI met en évidence la présence d’une atmosphère explosive (ATEX) à l’intérieur du caisson de flottaison.
Cette ATEX résulte très probablement :
d’une contamination ancienne par de l’essence,
survenue lors d’une période antérieure d’exploitation du bac,
puis piégée à l’intérieur du caisson pendant plus d’une décennie, sans signe extérieur perceptible.
La découpe du caisson a été réalisée :
sans ouverture préalable des bouchons pour permettre l’aération,
sans vérification de l’atmosphère interne à l’aide d’un détecteur de gaz,
alors même que l’opération générait une source d’inflammation.
Facteurs humains et organisationnels contributifs
Au-delà de la cause technique immédiate, plusieurs facteurs contributifs ont été identifiés :
Un plan de prévention volumineux et générique
Le document, long de 84 pages, abordait le risque ATEX de manière globale, sans focalisation opérationnelle sur certaines tâches spécifiques, comme l’ouverture de corps creux.Une réorganisation du chantier non formalisée
En raison de conditions météorologiques, l’ordre des opérations a été modifié.
Cette adaptation, bien que compréhensible, n’a pas été partagée avec l’exploitant, privant le chantier d’un moment clé de réévaluation des risques.Une vigilance amoindrie par le contexte
Le bac était vidé depuis plusieurs mois, ne présentait aucune odeur ni signe visible de danger, et avait précédemment contenu du fioul, perçu comme moins volatil que l’essence.Un ciblage incomplet des opérations critiques
L’attention était particulièrement portée sur une future ouverture du toit du bac, identifiée comme l’opération la plus à risque, alors que la découpe des caissons n’était pas perçue comme critique.
Enseignement majeur : le danger invisible
Cet accident met en lumière un enseignement essentiel :
Une atmosphère ATEX peut persister pendant des années, voire des décennies, dans un corps creux, sans aucun signe visible.
Dans les environnements pétrochimiques, tout volume fermé ou semi-fermé doit être considéré comme potentiellement dangereux, y compris lorsque l’activité a cessé depuis longtemps ou que l’usage du produit a évolué.
Recommandation de sécurité du bureau d’enquêtes et d’analyses sur les risques industriels (BEA-RI)
À l’issue de son enquête, le BEA-RI recommande notamment à l’exploitant :
de considérer systématiquement tout corps creux comme susceptible de contenir une ATEX, lors de travaux sur des capacités ayant stocké des produits volatils ;
de renforcer les exigences d’aération, de dégazage et de contrôle atmosphérique, avant toute intervention générant une source d’inflammation ;
d’adapter les documents de prévention aux situations réelles de chantier, et aux évolutions d’organisation.
Source : BARPI rapport_rm_vfinale_cle59d347.pdf